Dans cette tribune, Alexis Legrand, directeur général de Zest, revient sur le "coup de massue" annoncé par le gouvernement le 12 février, concernant la filière photovoltaïque. LeGouvernement a en effet présenté un projet de texte visant à réduire le soutien financier aux petites et moyennes installations de panneaux photovoltaïques.
En 2022, avec mes deux associés, fraîchement diplômés ingénieurs en énergie, nous souhaitons entreprendre. Mais pas n’importe comment : nous n’avons pas d’argent et nous avons des valeurs fortes. Nous souhaitons répondre à un besoin de notre pays, pas en inventer un, créer de la valeur, pas seulement capter de la marge, embaucher dans de bonnes conditions sans considérer les travailleurs sous le prisme du profit. Enfin nous avons de l’énergie et de l’ambition à mettre au service du pays qui nous a formés.
L’industrie semble correspondre, mais sans capitaux et dans un contexte de désindustrialisation, nous n’y croyons pas. Pourtant, un domaine semble porteur pour nous lancer : le photovoltaïque. En effet, la PPE 2 (programmation pluriannuelle de l’énergie) est claire : en France, nous sommes loin du rythme d’installation photovoltaïque attendu, il faut accélérer et se structurer. En février 2022, RTE publie son rapport ‘Futurs énergétiques 2050 Rapport complet’ qui propose 5 scénarios, dont le plus défavorable pour le photovoltaïque indique une croissance nécessaire de 700%. Un an auparavant l’arrêté tarifaire S21 était voté, qui favorise l’installation de panneaux photovoltaïque en toiture. Les tarifs de rachat (0.12c€/kWh) sont désormais cohérents avec le marché de l’énergie (plus comme en 2007 et les 0.6c€/kWh) et permettent une rentabilité d’environ 10 ans.
La vision est claire, le cap est donné : nous choisissons de devenir EPCistes (Engineering Procurement and construction), autrement dit des installateurs qui ont leur bureau d’étude et qui maîtrisent les approvisionnements. Tout s’aligne : en 2023, nous achetons Zest, et transformons l’entreprise en un installateur spécialisé dans la tranche du S21 de 0 à 500kWc en toiture. L’aventure est éprouvante : personne ne nous connaît dans le secteur. Il faut convaincre les assureurs de nous faire des offres, les banques de nous accompagner et les divers profils de venir travailler chez nous. Pendant deux ans, nous développons nos compétences, nous formons et cherchons des qualifications. A chaque jour sa surprise : le marché est jeune et nous aussi. Avec le cap clair du S21, la France se met au travail sur le sujet et rapidement la saturation est atteinte : Enedis est sous l’eau, les profils compétents manquent et le matériel se fait rare. En somme, un passage obligé pour cette structuration du marché. Courant 2024, la filière est de mieux en mieux structurée. Après plusieurs déconvenues, nous avons trouvé de bons profils pour lesquels nous avons pris le temps de la formation. Nous sommes enfin performants, les clients sont satisfaits, l’efficacité est au rendez-vous. Ouf ! Nous pouvons enfin nous verser un salaire, après deux années soutenues exclusivement par Pôle Emploi, devenu France Travail. 2025 c’est l’année de la consolidation et de la sérénité. Nous comptons nous appuyer sur une base solide et évoluer vers un projet connexe, qui créerait encore davantage d’emplois et de valeur.
C’était sans compter sur un changement de cap radical annoncé comme un coup de massue par le gouvernement le mercredi 12 février. Le S21 c’est fini. Traduction : le photovoltaïque n’intéresse plus la France.
Il est vrai, et nous en sommes conscients, que l’énergie photovoltaïque a ses défauts, principalement par sa saisonnalité et son intermittence. Nous savons bien qu’en plein été, à 14h, il arrive que les prix du marché soient négatifs car trop d’énergie est produite et que le photovoltaïque en est le principal responsable. Il faut en effet donner de nouveaux caps pour faire de ces contraintes bien connues des forces. La France produit beaucoup d’énergie peu carbonée, mais est-ce vraiment un problème ou une opportunité ? Plug baby Plug, disait très récemment notre Président en ouverture du Sommet pour l’IA…
Plug… mais manifestement pas avec de l’électricité décarbonée : en changeant ainsi de cap, le gouvernement porte un coup fatal à la filière de qualité qui s’était structurée ces dernières années. Tout comme Zest, aujourd’hui, cette filière risque de mourir. Un revirement incompréhensible : une filière structurée c’est une filière qui apporte de la valeur au pays (salaires, efficacité, productivité). Détruire celle-ci, la reconstruire, jouer des effets d’annonces… c’est prêter le flanc à la spéculation la plus nocive, rapporter de la valeur à une poignée de vautours mais pas au pays : beaucoup d’énergie dépensée pour rien.
Aujourd’hui, nous sommes effondrés mais ce n’est pas seulement à nous que nous pensons. Cette débauche d’énergie qu’aura été Zest nous fait penser à notre pays. Nous sommes de simples installateurs et un cap qui ne tient pas cinq ans risque d’avoir raison de nous et des 15 salariés que fait vivre notre entreprise. Plus largement, qu’en est-il de l’industrie de notre pays ? Comment est-il possible d’investir en temps et en capitaux dans un pays qui, à la première difficulté, baisse les bras ?
Il y aura toujours des externalité négatives à toute décision prise. Les véhicules électriques sont pour l’instant chers, oui, les panneaux photovoltaïques sont pour l’instant produits majoritairement en Chine, en effet, la viande venant d’outre- Atlantique est moins onéreuse, certainement, ou encore un accident nucléaire aurait pu avoir de lourde conséquence, c’est un fait. Mais c’est là qu’il faut s’armer de courage et de ténacité pour ne pas avoir une réaction court-terme à un sujet structurel et structurant de long-terme. Nos dirigeants ne peuvent céder à la loi de l’immédiateté car ce n’est pas ainsi qu’un pays trouve et maintient sa place sur l’échiquier industriel mondial, de plus en plus fragmenté. Une politique industrielle courageuse, c’est un message d’espoir dont le pays a aujourd’hui cruellement besoin.